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Je commence cet article parce qu’il m’est apparu comme une évidence. J’ai beau éviter d’être submergé par des tâches répétitives et ennuyeuses qui avaient déjà motivé l’écriture d’un précédent post ; je me rends compte qu’une phrase continue a faire écho : “la bataille n’est jamais gagnée” disais-je alors.
Des clients m’imposent des idioties à rédiger pour légitimer le fait que j’ai bien effectué une tâche. Inepties que personne ne lira, à part un manager décérébré qui obéit à l’ordre imbécile d’un supérieur tout aussi abruti et ainsi de suite. Pas une seconde ce système ne se questionne sur ce que je fais vraiment. Pire, il s’en fout. Il lui faut une preuve pour justifier de son (in)utilité.
En devenant indépendant, j’espérais pouvoir choisir comment je veux travailler. Raté. À la place : des cadres, des normes, des nomenclatures et des rappels par mails générés par des plateformes superflues, voilà ce qui constitue un bon gros tiers de mes tâches récurrentes.
Dès que j’ai un moment de libre, je dois remplir des champs de bidules déjà maintes fois répétés. Pour faire court, je subis le “bullshit job” 1 des autres ; l’impression d’être surveillé et au final infantilisé.
Comme s’il n’y avait plus de confiance dans ma capacité professionnelle à faire ce que je sais faire. C’est infernal. Face à un tel désordre - parce qu’en plus c’est inefficace - je n’ai qu’une seule solution : automatiser pour ralentir encore et obéir à une sacro-sainte “productivité”. Pour qui ? Pourquoi faire ? Aucune idée. Ah si, ça conditionne parfois ma rémunération ce qui en outre est méprisant.
Je me suis employé à améliorer mes outils depuis trois ans et ça y est c’est suffisant (à mon échelle). Mes horaires contraints ont augmenté, mais ça reste acceptable, car il faut bien gagner sa vie - ça aussi, un jour, il faudra qu’on en reparle.
Mais, j’ai commis une erreur. J’avais déjà émis des doutes quant au statut de freelance, mais là c’est différent. Curieusement, l’idée m’est venue à la lecture de cette phrase : “la bonne attitude est d’ignorer ce que vous n’aimez pas et de vous concentrer sur ce que vous aimez.” 2.
Dans le monde du capitalisme tardif, un indépendant n’est plus tout à fait libre. Hors, pour donner un sens à son travail, l’autonomie et la reconnaissance d’un savoir-faire sont essentiels. C’est précisément pour ces raisons que l’on fait appel à un freelance : qu’il apporte une expertise que le client n’a pas.
Et pourtant, le capitalisme tardif a presque réussi l’exploit de me dégoûter d’entreprendre.
Je me demande comment font les livreurs Deliveroo où Uber vu que pour eux c’est un algorithme qui ordonne.
Je fais cette remarque, car nous partageons le même statut d’autoentrepreneur, à la différence qu’ils n’apportent plus un savoir-faire, juste leur force de travail ; bref de l’auto-esclavage et fort heureusement, je n’en suis pas là.
À ce stade de votre lecture, peut-être commencez-vous à entrevoir où je veux en venir. Il m’est arrivé de l’évoquer ici, mais je ne suis jamais allé au fond de ce que je ressens vraiment. J’ai tenté de l’exprimer lors d’une discussion avec mes parents mais ils ne m’ont pas compris. Sûrement parce que nous partageons le même constat. Eux aussi ont subi la pression du travail avec des contraintes horribles comme la pointeuse 3 mais je n’ai pas creusé leur argument. Cette machine a pris une autre forme et cet exemple va illustrer mon propos.
En effet, tout ce que j’explique depuis le début est lié. Cette “pression” ressentie à laquelle j’oppose tout un tas d’outils est de nature bien différente que celle de mes parents. Leur époque était celle de la “contrainte subie” : amplitude horaire, ordres absurdes et autre pointeuse bien concrète.
Notre “pression” à nous est plus subtile, et je vois mieux pourquoi mes parents ne comprenaient pas le phénomène des burn-out en cascade 4 alors que nous sommes aux 35 heures. Pour eux, et c’est bien normal, ça n’a aucun sens.
En fait, nous sommes passé d’un monde qui disait à mes parents “tu dois” à un monde qui nous murmure en permanence “tu peux”. Voilà la subtilité. Plus besoin de payer quelqu’un pour obliger car des limites étaient toujours possibles. Nous, nous nous auto-exploitons, et là… plus de limites !
En d’autre termes, le capitalisme tardif nous a rendu accro au culte de la performance. Ce que j’identifiais comme une pression externe est en réalité bien pire. Comme auto-entrepreneur j’ai embrassé sans le savoir une “contrainte choisie”. La pointeuse bien concrète de mes parents moi je l’avais dans la tête. Je dis bien avais (J’y viens dans un instant.)
Si je ne vous ai pas convaincu, je vous conseille la lecture de ce livre 5.
Vous l’avez compris, pour moi, fini les injonctions à la productivité. Je fais ce qu’on me demandes si et quand j’en ai envie, même si cela doit me coûter. Terminé les obligations contradictoires, je ne suis plus du tout performant. Suis-je moins efficace ? Sûrement pas, peut-être même le suis-je plus.
Pour conclure, j’aimerais donner un conseil à celle·eux qui pourraient sentir le risque de burn-out leur chatouiller le cerveau.
Apprenez à décrocher du culte de la performance. Développez des centres d’intérêts et des activités parfaitement improductives. Car au final, ce sont elles qui nourrissent ce que l’on vient chercher chez vous : votre singularité, qui est à coup sûr, votre bien le plus précieux.
Protégez-la.
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Selon David Graeber, un bullshit job (ou « job à la con » en français) est défini comme « une forme d’emploi rémunéré si totalement inutile, superflue ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence, bien qu’il se sente obligé de faire croire le contraire ». En d’autres termes, il s’agit d’un travail dont l’employé lui-même reconnaît qu’il n’a aucun sens, aucune utilité réelle pour la société, mais qu’il doit prétendre le contraire pour respecter les attentes de son employeur. ↩
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HOGDGWINSON, Tom. L’art d’être libre dans un monde absurde. Paris : Les liens qui libèrent, 2017, 336 p, p 74.
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Cato Minor. Pourquoi le Travail Moderne vous épuise ?. Cato Minor. YouTube. 7 févr. 2026. ↩
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HAMANT, Olivier. Antidote au culte de la performance. Paris : Gallimard, Coll. Tracts. 2023. 64 p.
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Blogueur & comédien, passionné par le web et le son. Dimitri Régnier écrit et enseigne à Nantes. Si ça vous a plu, recevez ses articles une fois par mois.
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