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La journée avait pourtant bien commencée. Quelques SMS échangés pour se donner rendez-vous derrière le château des Ducs de Bretagne et du soleil pour accompagner un mouvement qui s’annonçait joyeux.
12:30
Mon amis V. est encore dans le train qui l’amène à Nantes, de mon côté je patiente à l’arrêt du tram. Pendant près d’une heure, je vois affluer des milliers de personnes enjouées. Des jeunes, des vieux, des familles avec enfants et même un homme en fauteuil roulant arborant fièrement son gilet jaune.
Tout ce petit monde se rassemble paisiblement autour d’une camionnette floquée de drapeaux de la CGT. En à peine 40 minutes la population s’étend de l’entrée de la rue de Strasbourg jusqu’à l’arrêt Duchesse Anne ou je patiente. Les rails du tramway sont envahies et sa circulation est interrompue.
Sur plusieurs centaines de mètres s’étend une foule immense comme je n’en ai jamais vu. L’arrière du château et les espaces déambulation sont noir de monde à tel point que le modeste barrage filtrant installé par la police ne tient pas 20 min. Après avoir confisqué un peu sérum physiologique et des lunettes de piscine (un vrai coups de filet) les quelques CRS se retranchèrent vers leurs camions alignées à l’entrée de la rue Henry IV, derrière un immense canon à eau qui n’aura pas eu le temps de cracher une goutte à cet endroit.
Clairement, il y avait beaucoup trop de monde pour eux.
Un jeune homme m’interpelle. Il me demande si je fais parti des Renseignements Généraux. Je lui souris et le rassure. Il faut dire qu’avec mon look, crâne rasé, lunettes soleil, blouson bleu et le nez en l’air à lire les cartons qui défilent sous mes yeux, j’ai l’air suspect.
D’ailleurs les pancartes racontent, parfois avec humour, une histoire bien différente de l’ambiance festive qui m’entoure. “Bismilah, c’est l’heure de taxer les riches”, “Pas de culture, pas de future”, ”+ de moyens, + d’humains”, “Pancartes après pancartes, on écrit l’histoire”, “mort au capitalisme”, “jeunesse fauchée, pas facho” etc… “Parcoursup” est déjà loin, on est passé à autre chose.
13:15
V. arrive enfin. À cette heure-ci, je ne sait pas ce qui se passe dans le reste du centre-ville. Trois points de ralliement avaient été annoncés. La place Bretagne, la croisée des trams à Commerce et le miroir d’eau sur l’allée du Port Maillard. Pendant que la foule s’épaissie ça discute politique.
Je remarque ici ou là quelques jeunes gens un peu “équipé”, vêtement épais et lunettes de ski autour de cou. L’impression que les gens ont pris l’habitudes de protections basiques, j’ai moi même un FFP2 dans ma poche au cas où. Ce qui, à une autre époque aurait semblé curieux est aujourd’hui banal pour une manifestation populaire sous l’aire Macron.
13:40
La manifestation s’ébranle enfin, mais sa densité est telle que V. et moi décidons d’attendre un peu que l’attroupement avance.
Pour vous donner un ordre d’idée on ne bouge pas alors qu’une marée humaine se déverse vers l’entrée de la rue Henri IV. La foule est tellement dense que nous décidons de couper par le récent jardin de la Duchesse Anne, en 20 min on à fait 150 mètres.
14:15
Nous avons à peine progressé, nous sommes aux pieds des escaliers qui mènent au cours Saint-Pierre. Au loin en direction de la grande Place Foch, on entends les premières détonations. La manifestation continue sa progression le long la rue Henri IV justement vers cette place. Des images se gravent à jamais dans ma mémoire. Devant derrière, partout autour de moi. la marée humaine avance dans un calme de promenade flaneuse.
Personne n’a envie d’aller se frotter à ce qui se passe probablement cinq cent mètres plus haut.
14:30
La manifestation se transforme en gentil fiasco du fait sans doute des premiers tirs policiers. D’ailleurs l’atmosphère se charge de l’odeur des lacrymos. La foule, un peu moins compacte, se scinde en divers grands cortèges, qui aux abords du château, qui sur la rue henri IV, et surtout derrière moi le jardin de la Duchesse Anne continue de se remplir de la marche principale qui n’est pas encore au courant que la fête est finie avant d’avoir commencée. Des jeunes gens enhardis eux s’enfoncent sur le cours Saint-Pierre.
J’y grimpe moi-même pour jeter œil, mais l’odeur est déjà insoutenable et je ne vois au loin que courses désordonnées et jets de projectiles variées. En bas des escaliers, ça part en balade à la cool. Foutu pour foutu, vu qu’il fait beau… les processions familiales font demi-tour.
15:00
V. et moi décidons d’aller nous réfugier dans la brasserie face à l’entrée du château. Pendant près d’une heure la rue des États et la rue Prémion ne désemplissent pas dans un sens comme dans l’autre. Des grappes immenses de manifestants visiblement déçus tentent de trouver quoi faire avec leur pancartes sous le bras et leurs déguisements rigolos. V. et moi nous nous régalons des conversations voisines en dégustant nos chocolats chaud. La frustration est de mise et deux femmes âgées politisent abondamment leur discours à base de “quel scandale la police tout de même” et autres joyeusetés du même genre.
Même le bref échange avec la serveuse est sans ambiguïté : la colère et le ras bol est partout. Pour qui a un peu suivi le mouvement des lycéens, il n’y a pas vraiment de surprise.
16:00
Nous sortons de la brasserie. La fête est vraiment terminée. Ça et là des petits groupes de manifestants, jeunes pour la plupart sont resté sur place. Nous déambulons vers la gare alors que nous a rejoint D. un autre amis. La circulation du tram est toujours stoppée. De petits groupes de gens sont assis sur les rails parfois un verre à la main. Foutu pour foutu. Alors qu’il n’y a pas l’ombre d’un policier pour gérer le bazar de la circulation, des manifestants drapeau français encore main, renseignent les automobilistes perdues dans les sens giratoires. Solidarité.
À la gare nord, alors que V. décide de rentrer chez lui et que D. voudrait partir à Rennes, l’entrée principale a été vandalisée. Des CRS ont investi la gare barrant le passage à des dizaines de voyageurs inquiets qui consultent les panneaux extérieurs. Le bazar toujours.
17:00
Pour moi, s’en est trop. J’informe mes deux amis que je préfère rentrer chez moi. On rebrousse chemin et nous nous séparons à quelques encablures de l’endroit ou nous avions retrouvé D. une heure plutôt, sur un rond-point. Symbole. Eux partent vers la gare sud et moi de remonter la fameuse rue Henri IV pour atteindre la place Foch, enfin. Vide ou presque. Une véritable scène de désolation : abri bus explosé, feux de circulation à terre et autres murs tagués. Plus loin vers la Cathédrale, la route est jonchée de centaines de petits morceaux bitume.
Comment un chaos pareil a-t-il pu se produire ?
Au loin j’entends des sirènes de police. Elles filent en direction de la préfecture. Épuisé, un peu hagard, je remonte la rue Joffre pour retourner chez moi. Changement d’ambiance. Les terrasses des cafés sont étonnamment fournies. Des rires et des sourires m’accompagnent alors que je remarques quelques pancartes aux pieds des clients. Sans doutes se racontent-ils leurs aventures mais je n’ai pas le cœur à me mêler à l’affluence d’un drôle de samedi. Pourtant, s’aurait pu être beau.
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chronique
Blogueur & comédien, passionné par le web et le son. Dimitri Régnier écrit et enseigne à Nantes. Si ça vous a plu, recevez ses articles une fois par mois.
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